Spleen et décadence Gary Gygax, l’un des pères du jeu de rôle, est mort le 5 mars dernier. Ce descendant d’immigrants suisses, résidant à Lake Geneva aux Etats-Unis a créé Donjons & Dragons, le jeu de rôle le plus populaire et le plus joué au monde. La seconde génération de rôliste, c’est-à-dire celle qui a découvert le jeu de rôle dans le milieu des années 1980, comme votre serviteur, a donc bien connu « l’horreur sur la colline » et l’édition française du jeu dans sa boite cartonnée rouge. Si tous les hommages qui lui sont rendus saluent cette figure tutélaire, nombreuses sont les remarques d’anciens joueurs qui se détachent de Donjons & Dragons en portant un regard un peu condescendant sur le jeu qu’ils ont pour la plupart tant pratiqué, adoptant vingt ans plus tard la posture de la confession : D&D était simpliste, bourrin et répétitif. Bref une relique d’une époque primitive et bien révolue : nous sommes enfin entrés dans l’age adulte du jeu de rôle. Autant le dire tout de suite : j’ai toujours été et je suis resté un fan inconditionnel de D&D et je ne partage pas la plupart des critiques qui lui sont adressées. Attention! Je ne considère pas pour autant que D&D soit le meilleur jeux de rôle, mais il y tient une place de choix au panthéon grand jeux. Non pas que son système soit le plus extraordinaire (il en fait truffé d’incohérences), mais il incarnait dès le départ - et incarne toujours à mes yeux - l’essence même du jeu de rôle : l’aventure, l’exploration de mondes imaginaires et l’épopée héroïque. Qui n’a pas vibré en parcourant le monde de Krynn ou en poursuivant la quête de la Lance Dragon? Qui ne s’est pas émerveillé devant la richesse des Royaumes oubliés ? Tout dans ce jeu était orienté et mis en place pour favoriser l’action, la découverte de lieux fabuleux et la réalisation d’actions héroïques. Les critiques adressées à D&D sont en fait autant de révélateurs sur l’évolution du jeu de rôle et de sa pratique depuis vingt ans. Après avoir interrompu jeu de rôle durant une bonne partie des années 1990, lorsque j’ai commencé à rejouer au début des années 2000, je ne connaissais pas la moitié des jeux pratiqués à ce moment, mais je fus très vite frappé par les thématiques récurrentes des jeux les plus populaires d’alors : vampires, loups-garous, anges déchus réincarnés, post-apocalyptique sombre, horreur etc. En simplifiant à outrance, la mode gothique et grunge était passé par là ! Le morbide, la sinistrose, le no future s’étaient confortablement installés dans le jeu de rôle. Bien sûr, D&D subsiste et résiste, avec quelque autres reliques (Stormbringer, Hawkmoon, Rêve de Dragon etc.), mais au programme des conventions que j’ai écumées depuis mon retour dans les contrées ludiques, il fait pâle figure, écrasé par les Vampire, Kult, Nephilim, Fallout, Trinité et autres Dying Earth, j’en passe et des meilleurs… La mode est désormais aux anti-héros blessés, bannis, dont la face sombre écrase leur côté lumineux. Cette esthétique du sombre, qui nous renvoie tout droit au 19ème siècle des décadentistes et des poètes maudits présente un véritable intérêt - je ne dirai pas le contraire, moi le fanatique de Maléfices, même si Crimes correspond mieux à cet archétype. Faut-il voir derrière cette évolution des jeux de rôle quelque chose de plus qu’une simple mode ? Je le crois. On me rétorquera tout d’abord que l’accent sur les aspects sombres du jeu de rôle et de ses héros existaient déjà dans des jeux comme Stormbringer, puis Elric ou encore dans l’Appel de Cthulhu, Maléfices ou Bitume. Certes, mais à la différence me semble-t-il de nombre de jeux plus récents, leurs personnages ne sont plongés dans la noirceur que pour la confronter et la surmonter, pas pour l’incarner. Et puis, la dimension épique et héroïque prédominait largement sur l’errance mélancolique du damné, figure emblématique du anti-héro rôlistique contemporain. Que l’on se comprenne bien : il ne s’agit pas pour moi de dénigrer ces jeux ou d’en diminuer l’intérêt, mais de noter que le registre et la tonalité générale de ceux-ci contrastent fortement avec ceux de leurs prédécesseurs. Certains verront dans ces considérations une douce nostalgie pour les jeux de son adolescence. Ils n’auront pas totalement tort ! D’autres, une préférence, voire un amour immodéré pour les jeux fondés sur l’héroïsme, l’aventure et l’exploration de mondes merveilleux. Ils auront totalement raison ! Assez parlé ! Je me replonge dans D&D, Bitume, Rêve de Dragon et JRTM. Je suis sûr d’y retrouver Gary… A moins qu’il ne se soit réincarné en ange syphilitique et vampirique hantant les bas-fonds de Dark Lake Geneva ou de NeoTokyo ! Dans ce cas, j’arrête le jeu de rôle ! C’est promis ! STC 11 avril 2008

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