Boccace, saint tutélaire des rôlistes Les figures tutélaires de la communauté des rôlistes sont nombreuses : Tolkien, Lovecraft, pour les littéraires, Gygax ou Petersen pour les créateurs. Mais il en est une plus ancienne, et presque incongrue à première vue, mais qui s'avère tout à fait pertinente : Giovanni Boccace, l'auteur du Décaméron, livre composé vers 1350. Florence, 1348. La peste frappe l'Italie et incite un groupe de sept jeunes femmes et trois jeunes hommes à quitter la ville, ses odeurs pestilentielles et ses cadavres, pour se réfugier dans une villa en dehors de la cité, sur les hauteurs, pour passer dix journées à se raconter des histoires entrecoupées de danses, de chants de promenades et de repas. Chaque jour, sous la direction d'une reine ou d'un roi, ces jeunes gens, à l'abri du tumulte du monde, vont inventer et se conter des histoires, comiques, tragiques ou morales. Pendant dix jours, ils vont faire usage de leur imagination et entretenir leurs auditeurs à tour de rôle composant ainsi cent histoires. L'image est plaisante, rafraîchissante. Un groupe, installé dans un jardin propice à l'égarement, sous quelques arbres, se livre aux plus élevées des activités humaines : l'invention et la narration. Si, rassemblés autour de quelques dés et feuilles de papier, les rôlistes n'atteignent pas (toujours) les hauteurs olympiennes de l'éloquence etde la réflexion de leurs illustres prédécesseurs, ils n'en reproduisent pas moins la figure. L'espace de quelques heures, les passions du monde contemporain sont mises à l'écart, comme suspendues, pour faire place à l'imaginaireet à l'exercice d'une liberté presque totale, limitée par quelques règles sous la forme de convention collectivement agrées. A l'heure où le jeu de rôle et de plus en plus synonyme d'interactions cybernétiques, cette référence littéraire nous rappelle que le jeu de rôle est aussi une expérience sociale, médiatisée par les seules règles de la civilité et du langage. On dit de la technologie qu'elle est libératrice. On oublie souvent de dire qu'elle peut aussi être appauvrissante. Même hallucinante de beauté ou de « réalisme », la réalité virtuelle - ou les mondes virtuels - n'en reste pas moins une représentation désincarnée. L'illusion de masse des jeux de rôles en ligne du même nom laisse croire que l'activité pratiquée devant son écran peut être assimilée à un échange. Rien n'est en réalité plus illusoire ! L'imagination n'est pas invoquée, mais imposée et de rôle il en est peu question. Non pas que cette activité soit indigne d'intérêt et avare de plaisir, mais que l'on ne vienne pas nous dire qu'il s'agit de jeu de rôle ! Rien n'en est plus éloigné. Pampinéa, Elissa, Lauretta et autres Filostrato et Dioneo sont là pour nous rappeler que les rôlistes participent, modestement, à la perpétuation de l'art du jeu, de l'intelligence, de l'imaginaire et de l'échange. Il y a pire héritage. STC 18 juin 2007

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